• En retraite, le Père Noël ?

    Les enfants se morfondaient au fond de l'église où les avaient traînés leurs parents. Une volée de carillons les sortit de leur torpeur ; Cette fichue messe de Noël n'en finissait pas de se terminer.
    Ces damnées cloches, ils voulaient les briser, les éclater, depuis leur découverte, un froid matin d'hiver, dans une grange oubliée. Ils les haïssaient. Mais que pouvaient-elles bien représenter pour eux ? Elles leur volait l'instant magique de l'ouverture des cadeaux... Ils avaient ainsi damné leur enfance, la livrant à l'image du garde-à-vous, ordonné par le savoir-vivre, le doigt sur le pli du pantalon. Damnée était aussi leur enfance, dont ces cloches reflétaient leurs premiers combats, échecs cuisants et déceptions.
    Déçus, dégoûtés puis révoltés par cet avenir trop sombre, ils avaient fomenté ensemble un plan machiavélique, ils s'étaient accordés pour refuser la vie horrible que leur famille leur préparait, dans ce village perdu au milieu de rien. Leur existence entière était cyniquement programmée, imperturbable. Ensemble ils feraient bloc, ensemble ils disparaîtraient.
    Les « grands » (ils avaient de douze à quinze ans) s'approchaient lentement du grand fossé, le plus froid, le plus noir, le plus infernal. Cela se passerait plus vite, leur choix n'était donc pas innocent…
    Alors les grands commencèrent à se dévêtir, posément, de manière cérémonieuse. C'était le rite. Se tournant les uns vers les autres, ils partageaient des regards absents, hallucinés. Ils furent bientôt allongés, nus, dans la boue gelée. Pas un ne se plaignait. Ils faisaient corps, résignés mais heureux. Ils attendaient.
    Alors les grands entendirent un tintement de clochettes, un bruit étouffé de galop leur parvint du ciel : ils le reconnurent immédiatement, habitués, celle-là on ne la leur ferait plus : le Père Goriot, le bien bouffi, le bien rougeaud, recommençait pour la énième fois son manège.
    Un seul enfant s'écarta des autres, le seul – car il était le plus jeune – qui « y » croyait encore : Loïc, le petit dernier. Il s'adressa à la troupe sur un ton étonnamment mature et assuré :
    « - Je n'en reviens pas… Je lui avais écrit, comme tous les ans, pour lui faire mes demandes, et voilà sa réponse, très sèche, très brève:
    - Mais... Chers petits enfants, vous ne me verrez plus jamais, ni dans les cheminées, ni dans les magasins, nulle part. C'en est assez. Trop vieux, trop mal. Pardon. Adieu. Je me retire. Comme on dit chez vous, je « prends une retraite bien méritée ». Du haut de mes cinq ans (et avec l'aide de ma maman), je lui ai aussitôt répondu, avant de sombrer dans un désespoir qui aurait pu m'être fatal… :
    Papa Noël, qu'est-ce qui t'arrive ? Tu as un coup d'mou, comme dirait mon papa ? Ou bien t'es malade ? C'est vrai que toi t'as pas d'mère Noël pour te soigner… Mais dis donc, faut pas t'laisser aller, surtout dans un moment pareil ! Secoue-toi : va voir un docteur, bois beaucoup de vin chaud, beaucoup de grogs, couche-toi plus tôt le soir, prends du sirop, et des tisanes aussi, ou j'sais plus, mais faut pas t'laisser aller : T'as encore mes cadeaux à livrer, j'te rappelle, et bientôt aussi ceux de ma p'tite sœur, qui va arriver en mars prochain, alors… Au boulot !
    D'ailleurs, tu t'ennuierais, en retraite… »

    Goriot, interloqué, essuya bientôt une larme sur sa joue boursouflée et couperosée, se moucha très fort, ce qui fit s'esclaffer certains grands…
    Comment ça, prendre ma retraite ? Mais j'y suis déjà, depuis bien trop longtemps ! Je me dégrade, je gaspille ma santé et ma vie, je grille mes dernières espérances, je gâche mes ultimes énergies !... »
    Il descendit de son traîneau, saisit une bouteille de vin rouge bien entamée, approcha le goulot près de sa barbe.
    « Arrête, Goriot ! Les grands l'avait reconnu dès son arrivée (C'était toujours le père Goriot, le Père Noël !). Kevin – qui était déjà presque un homme – s'adressa à lui d'une voix qu'il voulait ferme, affirmée et convaincante.
    « Nous te connaissons tous, Goriot. Ne pars pas en retraite : tu sais très bien ce que tu deviendrais. Ne sois pas le clochard du village. Nous avons besoin de toi : reste, nous irons te rendre visite, souvent. Tu as des tas de choses à nous apprendre ... des techniques de menuiserie–ébénisterie, tiens ! Nous pouvons t'assurer, te promettre que tu ne t'ennuieras jamais, nom de nom !
    Sans mot dire, le Père Noël offrir à Loïc un marteau et une boîte de clous.

    Puis il posa la main sur l'épaule du benjamin : « Fais-en bon usage, petit », et, se raclant la gorge : … À bientôt les gars ; Noël est passé, je prépare l'atelier pour vous ! »
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  • " Toujours dans mes pieds, ce chien ... Sale bête ! Je les déteste tous, mais celui-là ... Puis, c'est son chien, c'est elle qui l'a choisi, c'est lui, et lui seul qu'elle bichonne. Et ce nom ... Bichon, c'est d'un ridicule ! "
    " Oh, pardon, Madame ! Il a bousculé, pris dans ses pensées, une dame avec une canne.

    Il ronchonne, Mr Momiteux, les lèvres agitées d'un curieux tic. Il ronchonne, parce qu'il est comme ça, toujours, disent-ils. Un cabas immense à la main, il tente de suivre les pas de Berthe (née Bernache), sa femme, et de la sœur cadette de celle-ci, Amélie. C'est lundi, jour de marché sur la place de la petite cité balnéaire où ce petit monde s'est retiré depuis que Félix a pris sa retraite de fonctionnaire. Un homme bien noté, respectueux de ses collègues et de son travail, même si, manifestement, il n'appréciait pas les uns, et n'aimait guère l'autre. Il a regretté qu'on lui attribue ce jugement à l'emporte-pièce sur sa personne, car il ne voulait pas passer pour un misanthrope : Il les aime, les hommes, mais il n'a jamais eu la chance d'en rencontrer un qui soit à sa convenance !

    Il ronchonne, donc, en ce moment encore embrumé. Un filet délicat, translucide, coule lentement de ses narines sur sa petite moustache fine. Félix sort à plusieurs reprises un grand mouchoir à carreaux de sa poche, le manipule avec difficulté, car il doit en même temps porter son sac. Il essaie d'être discret, mais son effort est gâché par le bruit de trompette ...
    Berthe ("ma légitime", dit Mr Momiteux) et sa sœur peuvent presser le pas lorsque les gens ne sont pas trop nombreux, et, guillerettes, papotent devant les étals, commentent les menus événements de la semaine passée, et bien sûr les rumeurs et ragots les plus récents.
    Félix n'entend rien de leur conversation, d'ailleurs il n'écoute pas. Il est le porteur, c'est là son seul rôle. Ce que peut dire sa femme ne l'intéresse pas. De son côté, elle le traite - injure suprême - d'"intello". Il faut dire qu'il arbore des petites lunettes rondes, posées sur son petit nez pointu : Alors, vous pensez donc ... Le couple possède une vieille 4L Renault verte, un des rares bonheurs de Félix. Il la conduit tous les lundis de l'année. Ici, il est le chauffeur. "Conduire ? C'est la seule chose qu'il sache faire !" claironne Berthe.

    On ne peut associer l'image de ce couple qu'à celle du duo formé par la cantatrice Bianca Castafiore et son pianiste Wagner. Berthe est le modèle typique de la "grosse bourgeoise". Elle est issue, contrairement à son mari, d'une grande famille de la préfecture, toute proche. Comme Bianca, elle porte haut, fière et hautaine, avec en surplus, une allure assez vulgaire de bonne vivante, bien en chair comme il se doit, et expose des bajoues très disgracieuses sur un visage fermé, au regard franchement antipathique.

    Tout l'être de Félix semble porter les fardeaux universels. Il atteint, lorsqu'il se tient bien droit, à peine un mètre soixante. Mais il est rare qu'il ait l'occasion de se redresser comme il est de bon ton, que ce soit au marché ou dans la vie. Il n'offre, en permanence, qu'un regard fuyant de chien battu.

    Le bichon, d'ailleurs, devant lui, commence vraiment à l'agacer. Berthe, il en est certain, jubile en faisant trottiner sa bestiole devant les pieds de son mari.
    Bichon ... Ô combien il préfèrerait, en l'instant, bichonner, chouchouter sa chère 4L, dans son garage, antre où Berthe ne pénètrera jamais ! L'auto (les anciennes, à réparer, restaurer, soigner) est sa passion. Il lit, aussi, beaucoup, et se plonge parfois dans l'écriture. Oui, il aime se fixer ce défi, cette confrontation face aux difficultés de la langue et envers lui-même. Il la pratique seulement ... lorsque les exigences de Berthe lui en donnent le loisir, hélas. Il écrit dès qu'il est seul. Convulsivement, il s'acharne, se délecte. Il assouvit ce défoulement en tous lieux. Tout son corps, son visage surtout, se métamorphosent alors. La magie de la concentration et de l'évasion lui ouvre grand les yeux, perdus dans le vague lointain, sa bouche s'écarte en un imperceptible et délicat sourire quasiment mystique. Évidemment, il camoufle précieusement ses textes dans des cachettes insondables, comme les outils indicibles d'un plaisir solitaire.

    La foule des clients est maintenant plus dense. Berthe et Amélie se sont arrêtées devant les fruits et légumes. Elles tâtent, sous le regard courroucé du maraîcher, soupèsent, reniflent ...

    Soudain, Félix entend les bribes à peine audibles d'une phrase prononcée par Berthe. A t-il bien entendu ? Il ne va pas lui demander de répéter, certainement pas ! Il jette simplement un coup d'œil rapide et discret sur son veston, étriqué sur son petit ventre rond. Car, malgré sa petite taille, il est replet, bien dodu, bien nourri - cela, il ne peut le nier - par Berthe ou, plus fréquemment, par les plats mitonnés par sa belle-sœur Amélie, cordon bleu notoire, qui les invite régulièrement à dîner, pour rompre sa solitude.

    Elles paraissent de très bonne humeur, sourient en bavardant, des éclats de rire sonnent même dans les allées. Félix est convaincu qu'elles viennent de se retourner, pour s'intéresser à lui. "Une fois n'est pas coutume" ...

    Il s'approche pour les rejoindre, serrant les poings. Il va demander des
    explications, ce qu'elles sous-entendent. Une irritation, non ressentie depuis longtemps, le gagne.  Les yeux fixés vers sa femme, il se fraie un chemin, bouscule sans s'excuser quelques vieilles femmes outrées.
    Berthe n'en croit pas ses yeux, lui jette un regard assassin, chargé de mépris, de condescendance provocatrice.

    Amélie a compris, car elle connaît bien son beau-frère. Il ne sort jamais de ses gonds, mais ...
    Il faut agir, vite : bien plus fine psychologue que sa sœur, elle lui propose, avant qu'il ne tente de donner un bon coup de pied dans le derrière de Bichon, de se rendre à la quincaillerie voisine pour en observer la vitrine. Félix est exceptionnellement heureux, il peut comparer les divers objets qui lui permettraient de mieux encore soigner et briquer son bijou Après quelques minutes, il parle avec Amélie de ce refoulement très ancien, de ses "freins", de son « manque-à-vivre », de son corset insupportable :  Il accorde à la sœur de son épouse la confiance qu'il ne peut partager avec personne d'autre. Amélie a toujours éprouvé à son égard une grande tendresse (pour le moins), elle l'écoute, se tait, hoche la tête, souvent, pour lui signifier toute sa compréhension. Elle est dotée d'une forme d'intelligence semblable à celle de Félix, mais elle l'exploite, elle, d'une façon extravertie, ouverte, épanouie.
    Félix est apaisé. Il se calme, revient accompagné d'Amélie (il lui prendrait volontiers le bras !) Berthe les fusille du regard : « Qu'est-ce que c'est ? Vous me faites perdre mon temps, avec vos âneries ! »

    Désormais, Félix, qui garde le sentiment davoir été berné une première fois, surveille les propos de sa femme. Elle reprend avec les commerçants ses sous-entendus, ses petits gloussements, ses clins d'œil. Ceux-ci semblent acquiescer, sans comprendre, mais sourient pour faire bonne figure et pour conserver la clientèle.

    Félix n'en peut plus : il est à présent très tendu, au bord de la crise de nerfs. Amélie vient de nouveau à son secours : « Allons, calme toi. Nous approchons de midi, nous irons tout à lheure déguster un petit apéritif au café du commerce, si tu veux bien »
    Un apéritif ? Deux ou trois par an, habituellement ! Alors, pourquoi pas ? Mais tout à coup, un réflexe très désagréable : Il va demander à sa femme si ...

    Berthe les a oubliés depuis un moment, et vaque, selon son habitude immuable, à ses emplettes. Elle papote, de temps à autre, avec des connaissances. Que peuvent-elles bien avoir à se dire de si intéressant ?
    Félix se passe la main dans les cheveux, rentre le ventre, triture les boutons de son veston Il sent qu'il rougit, qu'il commence à transpirer.

    C'est l'explosion. Tous les clients ou les commerçants qui prennent la parole, ou qui ont l'audace de sourire, deviennent pour Félix des ennemis, qui commettent une attaque personnelle à son intimité, sa dignité, et à l'honneur de Monsieur Félix Momiteux. Il n'en peut plus, tremble de tous ses membres, flageole, les yeux injectés de sang. Un sourire fou, menaçant, inquiétant, le défigure. Il bondit, tente de saisir une cliente au collet, finit même par grimper sur un étalage, brandit le poing en direction de sa femme. Un tréteau cède, les planches s'écroulent, une dizaine de fromages jonchent le sol ...
    Félix ne se reconnaît plus, il est littéralement hors de lui. Toutes les misères du monde lui sont de nouveau tombées sur les épaules mais cette fois-ci il se débat, se rebiffe, se révolte, sans contrôle. Il se décharge, utilise toute une énergie insoupçonnée et incroyable.
    Il repousse Amélie tout en sexcusant auprès d'elle, la seule personne respectable à présent, sur le marché.

    Berthe s'est éclipsée. Elle a fait appel au placier qui, à son tour a appelé à la rescousse le policier municipal. C'est le moment des explications, Félix a commencé à se calmer à la vue de la Loi.

    « C'est ma femme. Je n'en peux plus. Je ne suis plus rien pour elle, je ne suis plus quun poids, un boulet. Mais je dois reconnaître que c'est réciproque »
    Elle m'a ridiculisé, injurié, en public. Elle a déclaré à sa sœur, en me fixant :
    «Les plus gros sont moins forts, et surtout plus tendres ! » Vous parlez d'une tendresse ! Mon sang n'a fait qu'un tour et, depuis le temps que cela n'allait plus, ce fut l'étincelle qui a mis le feu aux poudres »

    Berthe est en larmes. Amélie pose tendrement une main sur l'épaule de son beau-frère :
    « Écoute, Félix. Tout à l'heure, ni Berthe ni moi ne te voulions du mal, tu sais. Elle a simplement évoqué des plus gros et des plus tendres en parlant des radis… ! Remets-toi, je t'en prie, je souffre de te voir dans cet état. » Elle lui dépose alors un baiser sur le dos de la main.
    Mais Félix continue, la voix hachée :
    « Je me suis vidé, je me suis métamorphosé, aujourd'hui. Je ne suis plus résigné, j'ai résisté. Je ressens un immense bonheur, une plénitude inexplicable : Je suis moi. »

    Loïc
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  • Tous les lanterneaux sont pourtant ouverts en grand, les "écoutilles" du tableau de bord soufflent tant qu'elles le peuvent un air chaud, tentant de nous refroidir ... Je saisis régulièrement ma bouteille d'eau, et engloutit goulûment ... Ma femme me pulvérise toutes les trois minutes sur la figure un jet d'eau qui me fait sursauter. Nous ne sommes vraiment pas habitués à cette chaleur lourde, accablante, qui nous anéantit.
    Notre prochain camping-car, c'est sûr, aura la clim', bon Dieu !
    Enfin - je commençais vraiment à perdre tout espoir - nous approchons du port de salut, voici l'aire de stationnement ! Sauvés ... Repos, douche : nous allons revivre ! Encore quelques efforts, car il nous faut bien garer "la bête". Dans le milieu des camping-caristes, cette chose porte beaucoup de noms plus ou moins heureux et appropriés, mais toujours très affectueux : BB (comme Boîte à bonheur), Baluchon (celui-là, je l'adore !) ...
    Bien conscients d'avoir accompli aujourd'hui un exploit inégalé, nous avons, en un seul jour, "fait" le col du Tourmalet ET le cirque de Gavarnie ! Nous sommes cuits, à jeter, à ramasser à la petite cuiller, des lavasses.
    Mais il ne faut jamais désespérer, et tout vient à point pour qui sait attendre : comme par miracle (ou plutôt grâce à Annie) devant moi, près du véhicule, sous l'auvent, nous attendent près des transatlantiques les petits gâteaux, les fruits givrés, le jus de fruit et l'apéritif. Nous communions alors, dans une extase qui nous envahit, à la joie indicible de l'Etape, orteils en éventail, un sourire béat en est le signe muet. Nous sommes au Ciel (y a-t'il un paradis des camping-caristes ?), ivres de plaisir et de fatigue. Devant nos yeux mi-clos défilent les merveilleux paysages de la journée ...
    Ah mais ... Avant, il me reste à mettre en place les cales qui vont donner à notre bivouac ambulant une horizontalité bienvenue.

    Ça y est, nous sommes prêts pour un repos réparateur, avant la prochaine étape. Certains pourront (oseront) prétendre que nous ne sommes pas à plaindre, mais ils auront tort, qu'ils se le tiennent pour dit.
    Bien allongé dans mon transat, les yeux perdus dans le vague, je laisse mon regard vagabonder ...
    Les cales, sous les deux roues à l'arrière, changent lentement de couleur. De jaune franc, elles se colorent à présent en un bleu ciel transparent. Leur pointe est un des innombrables sommets que nous avons pu admirer, des nimbes les couvrent puis s'estompent ...
    La route de montagne est de plus en plus raide, les lacets se succèdent, interminablement, lancinants, mais je suis sous un charme inconnu, hypnotisé. Je monte vers le ciel, je ne m'arrêterai jamais. Les virages, les ravins, le vide à ma gauche, me paralysent et me transcendent tout à la fois.
    Plusieurs fois j'ai dû m'arrêter, en sueur, pour laisser passer des vaches ou des moutons en liberté dans les alpages, mais cette fois-ci ce sont ... des lamas qui nous barrent le passage, guidés par le capitaine Archibald Haddock, qui arbore un large sourire assez inquiétant, car il ne présage rien de bon. Je ne lui connaissais pas cet air sadique, moi ... Tout à coup, de gros nuages forment un brouillard épais qui ne m'autorise qu'une visibilité de quelques mètres.
    Une femme se tient près de moi : la fée Clochette. Elle m'a gentiment proposé de remplir la fonction de co-pilote. Comment refuser, bien sûr ? Si avenante, si aimable, si ... Mais j'arrête de divaguer, quand elle me crie soudain :
    "Mais fais un peu attention à ce que tu fais ! J'en étais certaine, ce n'est pas la bonne route, nous voici perdus en pleine montagne, espèce d'idiot !"
    "Je t'assure, Clochette, que ..." balbutié-je. Mais je me ravise : "Mais ne crois pas que je sois ignare au point de nous conduire n'importe où, j'ai bien préparé notre itinéraire. Et puis tu commences à m'agacer sérieusement, toi !
    Clochette sent bien que cela ne va pas tarder à tourner au vinaigre : elle saisit alors, tel une baguette magique, le levier de vitesse, et l'agite en tous sens, proférant des formules cabalistiques que la bienséance ne me permet pas de répéter ici.
    En un éclair, le brouillard se dissipe, un beau soleil apparaît en même temps qu'un merveilleux sourire sur le visage radieux de la fée.

    Tout a repris son cours normal, et je roule de nouveau l'esprit libre, sur une route bien dégagée. Les platanes rythment l'allure du camping-car, dans l'alternance de leurs ombres et du scintillement des espaces. Je dépasse souvent des cyclistes, seuls ou en groupes, qui m'adressent des saluts amicaux lorsqu'ils ont aperçu nos deux vélos, accrochés bien sagement sur leur porte-vélo.
    Je devise gaiement, abordant tous les sujets, et surtout en riant bien des plaisanteries que nous nous renvoyons. Nous les connaissons presque toutes, mais c'est tellement bon de les réentendre : "c'est encore meilleur réchauffé !"
    Une casquette se présente, à ma gauche. "Tiens, une casquette", est ma seule réaction, d'une stupidité affligeante. Puis je réagis, freine, accélère, donne un coup de volant, le camping-car frôle le bas-côté. Une casquette, ce pourrait être celle d'un coureur ... S'ils en portaient encore ! Mais ce n'est plus le cas, et ici ... Il s'agit de celle du Kid. Oui, le kid, le gosse, de Charlie Chaplin, pédale à toute allure sur mon vélo (je le reconnais, c'est le mien, la sonnette est bleue, celle d'Annie est rose). Je ne sais ce qui me prend : j'ouvre ma vitre, et le traite de voleur, sans me demander comment ce vélo ... Mais le kid, bien sûr, ne comprend pas le français, et file devant, poursuivi par un trop mignon chien westie habillé en policeman qui souffle à perdre haleine dans un sifflet asthmatique.
    Le Hollandais, lui, je le connais : C'est lui, celui qui suit sur le vélo d'Annie, qui a sympathisé sur le dernier camping, et qui a poussé la gentillesse jusque m'enseigner la fabrication du gouda. C'est lui, le Hollandais volant, qui décolle devant moi, pour faire le malin, avant de s'écraser sur la voûte d'un tunnel que je me suis bien gardé de lui signaler : Bien fait.

    Bon, pas grave, me voici débarrassé des gêneurs. Je peux laisser Nexxo exprimer toute sa puissance, comme un cheval bridé qu'on libère. "Nexxo" ?  Ah, oui, c'est le nom officiel de ce véhicule, de la famille des Bürstner, vous avez bien connu ces gens-là.
    Ne rigolons plus. Le turbo est lancé. Un ronflement de plus en plus violent envahit l'espace, gagne toute la vallée. L'antenne de TV, d'ordinaire si docile dans son logement du toit, en sort, hystérique, se tordant, twistant comme mon père quand il est gai, et elle commence à tourner, virevolter, accélère ... Nexxo décolle ! Un éclair gigantesque zèbre le ciel, le sol tremble sous ses sabots et sous mon volant, un énorme hennissement à rendre sourd jaillit, les jambes du cheval se raidissent, la crinière se dresse et fume : Mais il jouit, l'animal !
    L'orgasme était trop puissant, le cœur n'a pas tenu. Mort instantanée. Le camping-car, désemparé tel un paquebot dans la tempête, sombre vers le fond du Cirque de Gavarnie ...
    "Non mais ! Tu ne veux pas arrêter un peu de faire le clown ?"
    La Belle au bois dormant (ou Annie ?) se rendort, allongée sur le lit du camping-car. Je n'avais pas remarqué qu'elle y montait, lorsque je me suis allongé sur mon transat.
    Elle ronfle, ronfle. Elle aussi.
    Elle a les traits de la fée Clochette.

    Loïc
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  • Un vent léger caresse les hauteurs de la dune. Les oyats, plantés il y a quelques années par les élèves des écoles, s’agitent au bord du sentier de promenade qui invite les passants à jouir du spectacle de la mer sans détruire cette dune si fragile. On a enseigné aux enfants le respect de l’Océan, pour eux-mêmes, leurs enfants et les enfants de leurs enfants. « La Terre ne nous appartient pas, elle appartient à nos enfants » …
    Elle s’est redressée lentement, s’est appuyée sur un coude. Elle a remis en place le coin de sa serviette de plage, soulevé par un petit coup de vent. Assise, elle redécouvre le livre commencé, puis posé sur le sable et oublié.<o:p></o:p>
    Christelle sourit : « Ce n’était sans doute pas intéressant, je n’y ai pas accroché ! » Elle se tourne sur l’autre flanc, offrant au soleil, resplendissant en ce milieu d’après-midi, son côté droit. Elle apprécie grandement ce moment privilégié d’une « petite bronzette ». Elle a la chance – on le lui répète tant – de vivre au bord de la mer : Elle se donne le droit de le mériter, et d’en profiter, à fond.<o:p></o:p>
    Encore un coup de vent… « Je n’aurais pas dû faire un shampooing juste avant de venir ici. Mes cheveux sont trop fins, ils volent dans tous les sens ; bonjour, la corvée de démêlage, ce soir ! »<o:p></o:p>
    Mais non, ce n’est pas le vent. Kevin, quatre ans, a entrepris (« je veux faire tout seul ! ») la construction d’un château de sable, comme il a vu faire les grands. Il y a renoncé après quelques minutes, car il faut que cela soit plus facile, et surtout que ça aille plus vite !<o:p></o:p>
    Il interpelle sa maman : « Hé, tu m’aides, je veux faire une piste ». Une piste, c’est cette route que l’on trace dans le sable à l’aide d’un bâton trouvé dans les laisses de mer. Sur ce circuit feront bientôt la course les petites voitures qui attendent dans le sac de plage de Christelle.<o:p></o:p>
    « Attends un peu, chéri, maman se repose… » De fait, elle cligne des yeux, dodeline de la tête.<o:p></o:p>
    « Je n’aurais pas dû, ce troisième verre de vin, à midi. Avec mes cachets, ça ne me va pas ». Un homme qui passerait là ne manquerait pas de porter son regard sur cette jeune femme au corps d’une plastique très agréable, mise en valeur par un joli maillot deux-pièces assez sexy. Mais le visage de Christelle exprime, lui, une immense lassitude, une fatigue très ancienne, certainement. Et surtout, ce regard perdu, vide, un regard de vieille, souffreteuse et désabusée.<o:p></o:p>
    -         « Oui, quoi, encore ?<o:p></o:p>
    -         C’est le sable, maman, il ne veut pas tenir, il n’est pas assez mouillé ! <o:p></o:p>
    -         Laisse-moi, Kevin, tu commences à m’agacer. »<o:p></o:p>
    Christelle réagit alors avec résignation, se secoue, se lève et participe, avec la plus grande patience possible, à la construction de la piste de son petit garçon. Lui, promu au grade d’entrepreneur en chef, ne se prive pas de donner des ordres, des contre-ordres. Puis il se met à pousser des petits cris aigus d’insatisfaction, tape des pieds, car cela ne va pas comme il veut. Enfin, voici les pleurs …<o:p></o:p>
    Christelle reste sans réaction. Elle n’entend plus. Quelque chose l’a poussée à ne plus rien entendre, elle s’est recouchée sur le dos.<o:p></o:p>
    Des mots, des plaintes, puis des petits rires lui parviennent, de très loin. Kevin a pris le parti de jouer tout seul. Il en a l’habitude. Sa maman est souvent comme ça. Et comme il n’a ni frère ni sœur…<o:p></o:p>
    Elle a fixé longuement les nuages, qui passaient lentement, se déchiraient, se reformaient, parfois menaçants, puis cédaient aux avances du soleil.<o:p></o:p>
    Un cumulus lui adresse un clin d’œil : « Tu te souviens, petite Christelle, de ces énormes châteaux de sable que tu bâtissais avec tes deux grands frères, sur cette plage ? Tu te souviens de tes virées à vélo, quand tu pédalais vers ton petit paradis ? » <o:p></o:p>
    Christelle soupire. Tendres soupirs, émus à l’évocation de sa jeunesse si simple et si heureuse ; mais soupirs de nostalgie, et de regrets, aussi.<o:p></o:p>
    Tout, finalement, s’est passé ici. Elle déroule le résumé de sa brève existence : Son enfance sans histoire, ses études au collège, à cinq kilomètres, puis au lycée, à seulement vingt kilomètres. Elle n’a jamais quitté son « pays ». Erreur ? Aurait-elle dû ? Lui aurait-elle fallu s’éloigner, quitter son nid, pour poursuivre en Fac sa formation en Littérature française, qu’elle adorait ?<o:p></o:p>
    C’est ici qu’elle s’est fixée (un petit sourire éclaire son visage : « comme une bernique sur son rocher ! ») <o:p></o:p>
    C’est ici, aussi, qu’elle l’a rencontré le « beau gosse », comme elle disait dans de grands éclats de rire… Sylvain n’avait eu aucune peine à la séduire : Elle avait succombé au coup de foudre, dès le premier regard ! Jeune, comme elle, athlétique, beau tout simplement, et tellement drôle, blagueur, et si tendre …<o:p></o:p>
    Elle a obtenu son Bac, assez facilement, mais sans s’y attendre, et, curieusement, sans en éprouver de plaisir particulier. Etait-il possible que ce fût normal qu’elle réussisse ? Elle avait culpabilisé devant son orgueil, puis cela s’était estompé…<o:p></o:p>
    La vie avec Sylvain avait été un rêve … durant six mois. Elle avait été, très rapidement, enceinte de Kevin. Plus question de Fac ! ni pour elle, ni surtout pour Sylvain, qui dévoilait son tempérament machiste et autoritaire. Cette attitude ne tarda pas à se manifester de façon régulière, de plus en plus pesante.<o:p></o:p>
    Christelle commença à se sentir, de jour en jour, totalement seule. <o:p></o:p>
    Seule devant sa caisse de supermarché, poste qu’elle abandonna vite à cause de ses « trop nombreux arrêts-maladie ».<o:p></o:p>
    Seule, face à l’éducation de Kevin ; « C’est l’affaire des femmes, ça ! » déclarait Sylvain, avec lequel les disputes étaient désormais très fréquentes.<o:p></o:p>
    Seule avec ses regrets… « Si je ne m’étais pas mariée… professeur de français, oui, j’en étais capable… J’étais trop jeune pour être mère… Ma jeunesse, gâchée… Et ce Kevin… si encore… » Frisson.<o:p></o:p>
    Seule avec ses rancoeurs… « Beau gosse ? » Joli cœur, oui ! Egoïste, infidèle (elle en était persuadée) il passait tous « ses » loisirs devant les matchs de foot, bière à la main, au bar-tabac-PMU d’à côté… « Comme un vieux Dupont-La-Joie ! » lui avait-elle lancé un soir.<o:p></o:p>
    Christelle, les yeux fixes, regarde le ciel. Elle voudrait l’interroger, mais ne sait comment formuler ses questions. En a-t-elle, seulement, des questions ?<o:p></o:p>
    Elle caresse doucement son sac de plage. Elle sait bien qu’elle y range ses médicaments, qu’il lui suffirait de…<o:p></o:p>
    « Merde, non ! Il ne faut pas ! Et Kevin, alors ? Je ne suis vraiment qu’une merde, c’est moi, la merde ! »<o:p></o:p>
    Etre seule, seule enfin… sans Sylvain, sans lui…<o:p></o:p>
    « Madame, madame ? Christelle sursaute. Le MNS porte devant elle son enfant. Elle sort péniblement de sa torpeur.<o:p></o:p>
    « Il a échappé à votre surveillance, nous l’avons rattrapé alors qu’il était déjà en grande difficulté dans le courant. Vous savez bien, Madame, qu’il y a beaucoup de courant, ici, et des grosses vagues ! »<o:p></o:p>
    Si elle le sait bien …<o:p></o:p>
    Christelle ne sait plus où elle est. Elle bondit, court vers la mer, laissant Kevin dans les bras du MNS. Elle revient, l’air hagard, tourne dans tous les sens comme une toupie. Elle serre son ventre entre ses mains, comme atteinte de violentes douleurs, puis fait de grands moulinets avec les bras, secoue la tête, s’arrache les cheveux…<o:p></o:p>
    « Surveillance, surveillance, surveillanceu ! » chante-t-elle. « La mer, la mèreu, en surveillanceu !... »<o:p></o:p>
    « Venez, Madame. Nous allons appeler un médecin »<o:p></o:p>
    « Un médecin ? Mais … cet enfant va très bien, non ? »<o:p></o:p>
    « Un médecin… pour vous, Madame … »<o:p></o:p>


    Loïc<o:p></o:p>
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  • " Toujours dans mes pieds, ce chien ... Sale bête ! Je les déteste tous, mais celui-là ... Puis, c'est son chien, c'est elle qui l'a choisi, c'est lui, et lui seul qu'elle bichonne. Et ce nom ... Bichon, c'est d'un ridicule ! "
    " Oh, pardon, Madame ! Il a bousculé, pris dans ses pensées, une dame avec une canne.

    Il ronchonne, Mr Momiteux, les lèvres agitées d'un curieux tic. Il ronchonne, parce qu'il est comme ça, toujours, disent-ils. Un cabas immense à la main, il tente de suivre les pas de Berthe (née Bernache), sa femme, et de la sœur cadette de celle-ci, Amélie. C'est lundi, jour de marché sur la place de la petite cité balnéaire où ce petit monde s'est retiré depuis que Félix a pris sa retraite de fonctionnaire. Un homme bien noté, respectueux de ses collègues et de son travail, même si, manifestement, il n'appréciait pas les uns, et n'aimait guère l'autre. Il a regretté qu'on lui attribue ce jugement à l'emporte-pièce sur sa personne, car il ne voulait pas passer pour un misanthrope : Il les aime, les hommes, mais il n'a jamais eu la chance d'en rencontrer un qui soit à sa convenance !

    Il ronchonne, donc, en ce moment encore embrumé. Un filet délicat, translucide, coule lentement de ses narines sur sa petite moustache fine. Félix sort à plusieurs reprises un grand mouchoir à carreaux de sa poche, le manipule avec difficulté, car il doit en même temps porter son sac. Il essaie d'être discret, mais son effort est gâché par le bruit de trompette ...
    Berthe ("ma légitime", dit Mr Momiteux) et sa sœur peuvent presser le pas lorsque les gens ne sont pas trop nombreux, et, guillerettes, papotent devant les étals, commentent les menus événements de la semaine passée, et bien sûr les rumeurs et ragots les plus récents.
    Félix n'entend rien de leur conversation, d'ailleurs il n'écoute pas. Il est le porteur, c'est là son seul rôle. Ce que peut dire sa femme ne l'intéresse pas. De son côté, elle le traite - injure suprême - d'"intello". Il faut dire qu'il arbore des petites lunettes rondes, posées sur son petit nez pointu : Alors, vous pensez donc ... Le couple possède une vieille 4L Renault verte, un des rares bonheurs de Félix. Il la conduit tous les lundis de l'année. Ici, il est le chauffeur. "Conduire ? C'est la seule chose qu'il sache faire !" claironne Berthe.

    On ne peut associer l'image de ce couple qu'à celle du duo formé par la cantatrice Bianca Castafiore et son pianiste Wagner. Berthe est le modèle typique de la "grosse bourgeoise". Elle est issue, contrairement à son mari, d'une grande famille de la préfecture, toute proche. Comme Bianca, elle porte haut, fière et hautaine, avec en surplus, une allure assez vulgaire de bonne vivante, bien en chair comme il se doit, et expose des bajoues très disgracieuses sur un visage fermé, au regard franchement antipathique.

    Tout l'être de Félix semble porter les fardeaux universels. Il atteint, lorsqu'il se tient bien droit, à peine un mètre soixante. Mais il est rare qu'il ait l'occasion de se redresser comme il est de bon ton, que ce soit au marché ou dans la vie. Il n'offre, en permanence, qu'un regard fuyant de chien battu.

    Le bichon, d'ailleurs, devant lui, commence vraiment à l'agacer. Berthe, il en est certain, jubile en faisant trottiner sa bestiole devant les pieds de son mari.
    Bichon ... Ô combien il préfèrerait, en l'instant, bichonner, chouchouter sa chère 4L, dans son garage, antre où Berthe ne pénètrera jamais ! L'auto (les anciennes, à réparer, restaurer, soigner) est sa passion. Il lit, aussi, beaucoup, et se plonge parfois dans l'écriture. Oui, il aime se fixer ce défi, cette confrontation face aux difficultés de la langue et envers lui-même. Il la pratique seulement ... lorsque les exigences de Berthe lui en donnent le loisir, hélas. Il écrit dès qu'il est seul. Convulsivement, il s'acharne, se délecte. Il assouvit ce défoulement en tous lieux. Tout son corps, son visage surtout, se métamorphosent alors. La magie de la concentration et de l'évasion lui ouvre grand les yeux, perdus dans le vague lointain, sa bouche s'écarte en un imperceptible et délicat sourire quasiment mystique. Évidemment, il camoufle précieusement ses textes dans des cachettes insondables, comme les outils indicibles d'un plaisir solitaire.

    La foule des clients est maintenant plus dense. Berthe et Amélie se sont arrêtées devant les fruits et légumes. Elles tâtent, sous le regard courroucé du maraîcher, soupèsent, reniflent ...

    Soudain, Félix entend les bribes à peine audibles d'une phrase prononcée par Berthe. A t-il bien entendu ? Il ne va pas lui demander de répéter, certainement pas ! Il jette simplement un coup d'œil rapide et discret sur son veston, étriqué sur son petit ventre rond. Car, malgré sa petite taille, il est replet, bien dodu, bien nourri - cela, il ne peut le nier - par Berthe ou, plus fréquemment, par les plats mitonnés par sa belle-sœur Amélie, cordon bleu notoire, qui les invite régulièrement à dîner, pour rompre sa solitude.

    Elles paraissent de très bonne humeur, sourient en bavardant, des éclats de rire sonnent même dans les allées. Félix est convaincu qu'elles viennent de se retourner, pour s'intéresser à lui. "Une fois n'est pas coutume" ...

    Il s'approche pour les rejoindre, serrant les poings. Il va demander des
    explications, ce qu'elles sous-entendent. Une irritation, non ressentie depuis longtemps, le gagne.  Les yeux fixés vers sa femme, il se fraie un chemin, bouscule sans s'excuser quelques vieilles femmes outrées.
    Berthe n'en croit pas ses yeux, lui jette un regard assassin, chargé de mépris, de condescendance provocatrice.

    Amélie a compris, car elle connaît bien son beau-frère. Il ne sort jamais de ses gonds, mais ...
    Il faut agir, vite : bien plus fine psychologue que sa sœur, elle lui propose, avant qu'il ne tente de donner un bon coup de pied dans le derrière de Bichon, de se rendre à la quincaillerie voisine pour en observer la vitrine. Félix est exceptionnellement heureux, il peut comparer les divers objets qui lui permettraient de mieux encore soigner et briquer son bijou Après quelques minutes, il parle avec Amélie de ce refoulement très ancien, de ses "freins", de son « manque-à-vivre », de son corset insupportable :  Il accorde à la sœur de son épouse la confiance qu'il ne peut partager avec personne d'autre. Amélie a toujours éprouvé à son égard une grande tendresse (pour le moins), elle l'écoute, se tait, hoche la tête, souvent, pour lui signifier toute sa compréhension. Elle est dotée d'une forme d'intelligence semblable à celle de Félix, mais elle l'exploite, elle, d'une façon extravertie, ouverte, épanouie.
    Félix est apaisé. Il se calme, revient accompagné d'Amélie (il lui prendrait volontiers le bras !) Berthe les fusille du regard : « Qu'est-ce que c'est ? Vous me faites perdre mon temps, avec vos âneries ! »

    Désormais, Félix, qui garde le sentiment davoir été berné une première fois, surveille les propos de sa femme. Elle reprend avec les commerçants ses sous-entendus, ses petits gloussements, ses clins d'œil. Ceux-ci semblent acquiescer, sans comprendre, mais sourient pour faire bonne figure et pour conserver la clientèle.

    Félix n'en peut plus : il est à présent très tendu, au bord de la crise de nerfs. Amélie vient de nouveau à son secours : « Allons, calme toi. Nous approchons de midi, nous irons tout à lheure déguster un petit apéritif au café du commerce, si tu veux bien »
    Un apéritif ? Deux ou trois par an, habituellement ! Alors, pourquoi pas ? Mais tout à coup, un réflexe très désagréable : Il va demander à sa femme si ...

    Berthe les a oubliés depuis un moment, et vaque, selon son habitude immuable, à ses emplettes. Elle papote, de temps à autre, avec des connaissances. Que peuvent-elles bien avoir à se dire de si intéressant ?
    Félix se passe la main dans les cheveux, rentre le ventre, triture les boutons de son veston Il sent qu'il rougit, qu'il commence à transpirer.

    C'est l'explosion. Tous les clients ou les commerçants qui prennent la parole, ou qui ont l'audace de sourire, deviennent pour Félix des ennemis, qui commettent une attaque personnelle à son intimité, sa dignité, et à l'honneur de Monsieur Félix Momiteux. Il n'en peut plus, tremble de tous ses membres, flageole, les yeux injectés de sang. Un sourire fou, menaçant, inquiétant, le défigure. Il bondit, tente de saisir une cliente au collet, finit même par grimper sur un étalage, brandit le poing en direction de sa femme. Un tréteau cède, les planches s'écroulent, une dizaine de fromages jonchent le sol ...
    Félix ne se reconnaît plus, il est littéralement hors de lui. Toutes les misères du monde lui sont de nouveau tombées sur les épaules mais cette fois-ci il se débat, se rebiffe, se révolte, sans contrôle. Il se décharge, utilise toute une énergie insoupçonnée et incroyable.
    Il repousse Amélie tout en sexcusant auprès d'elle, la seule personne respectable à présent, sur le marché.

    Berthe s'est éclipsée. Elle a fait appel au placier qui, à son tour a appelé à la rescousse le policier municipal. C'est le moment des explications, Félix a commencé à se calmer à la vue de la Loi.

    « C'est ma femme. Je n'en peux plus. Je ne suis plus rien pour elle, je ne suis plus quun poids, un boulet. Mais je dois reconnaître que c'est réciproque »
    Elle m'a ridiculisé, injurié, en public. Elle a déclaré à sa sœur, en me fixant :
    «Les plus gros sont moins forts, et surtout plus tendres ! » Vous parlez d'une tendresse ! Mon sang n'a fait qu'un tour et, depuis le temps que cela n'allait plus, ce fut l'étincelle qui a mis le feu aux poudres »

    Berthe est en larmes. Amélie pose tendrement une main sur l'épaule de son beau-frère :
    « Écoute, Félix. Tout à l'heure, ni Berthe ni moi ne te voulions du mal, tu sais. Elle a simplement évoqué des plus gros et des plus tendres en parlant des radis… ! Remets-toi, je t'en prie, je souffre de te voir dans cet état. » Elle lui dépose alors un baiser sur le dos de la main.
    Mais Félix continue, la voix hachée :
    « Je me suis vidé, je me suis métamorphosé, aujourd'hui. Je ne suis plus résigné, j'ai résisté. Je ressens un immense bonheur, une plénitude inexplicable : Je suis moi. »

    Loïc
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  • Au retour du lac, Pierre a exprimé, dès son retour à la maison, son grand désir de voir toute sa famille rassemblée. Il est bien conscient d'avoir pris un sacré coup lors de cette aventure. Il ressent un besoin irrépressible de rompre le non-dit.

    « Mon père Julien se confiait beaucoup à moi. Mes frères et sœurs ne lui en semblaient pas dignes, je n'ai jamais pu savoir pourquoi… ou alors, simplement parce que j’étais l’aîné ? j’aime à imaginer d’autres raisons …

    Alors, voilà : Julien, du temps où il était marinier, s’amarrait habituellement chez Mathieu l’éclusier, oui. Mais, trois ou quatre ans avant le début de la construction du barrage, il s'arrêtait aussi – de plus en plus souvent – à l'écluse de Trégnanton, en aval. Il y rencontrait une douce Marie… »

    Marie était la fille de cet éclusier. Mais l’homme était aussi – c'était chose courante – ardoisier, et de plus, propriétaire de plusieurs hectares de terres, confiées à des fermiers. Il vivait donc bien confortablement, et envisageait d'un très mauvais œil la préparation d’éventuelles noces entre sa chère Marie et ce  « coureur de jupon » (Des rumeurs circulaient dans la vallée, qui répandaient, à tort, ce surnom). 


    Pierre continue :

              « Un soir, mon père m'a appelé. Au bout de pénibles efforts il m'a confié : Il avait dérobé cette boîte en cuivre dans la gabarre d'un copain. Il l’avait garnie d'une bague, qu’il offrirait à Marie, à l'occasion des fiançailles qu'il espérait tant … »

    Epilogue.

    Louis a bien observé la boîte. Elle est bien sale, mais il parvient, avec peine, à l'ouvrir : Elle est vide.

    Et Fridu tourne en rond, éperdument ...

    FIN

                                                                                               
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  • "Tout n’allait pas si bien, hélas," continua Pierre. Assez rapidement, le visage de Julien reprenait son expression de grande fatigue, de renoncement, de remords, de désespoir. 
    Et cela se passait, curieusement, surtout lorsqu'il venait de terminer une de ses navigations autour du lac, alors que le Gwen ha Du passait juste à l’aplomb des écluses englouties ... »

    A-t-il entendu le nom de ce bateau ? Fridu tremble. Il gémit, tire sur sa laisse …


    Tous approchent  maintenant de l'écluse, puis de la maison. La boue colle aux bottes, mais après plusieurs jours d'assec, c'est praticable. Une grande émotion les envahit soudain, et leur coupe le souffle.


    Des bruits curieux de terre remuée : Fridu gratte, creuse, enragé, insensé, frénétique. Pierre n’y tient plus, devient fébrile. Sa canne ne le supporte plus, il n'en a plus besoin d’ailleurs, il l’a oubliée.

    Il passe derrière la maison, dans l'ancien appentis. Louis doit l'empêcher de s'écrouler, lui tape les joues pour éviter l'évanouissement : Près de Fridu apparaît une petite boîte en cuivre, en bon état, ornée d'une ancre de marine ...


     à suivre ...
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  • Pierre a repris la tête de la marche. Cette fois il marche d’un pas bien plus assuré, comme si ses déclarations l’avaient libéré, lui donnant des ailes. Louis et son fils le suivent, impressionnés, s’interrogent, se regardent souvent, sans trouver que dire. Ce trajet semble interminable. D'un sentier de forêt, ils atteignent progressivement le bord de ce qui est « normalement » un lac. Plus aucune trace de vie, si ce n'est un amoncellement de détritus de toutes sortes répandus sur le fond, jetés par des passants indélicats.

    Un embarcadère, près de la passerelle du départ du ski nautique. Pierre reprend la parole, tous s’arrêtent de nouveau, se figent.

    « En 1930, la mise en eau était terminée, Julien n'avait plus aucun espoir de garder son travail, d’autant que le canal allait être incessamment fermé à la circulation. Il trouva bien par intermittence des travaux en louant ses services comme journalier, errant de ferme en ferme. Cela ne dura qu'un temps, car cette situation lui était insupportable.

    Mon père repéra alors l'embarcadère : Un ancien langoustier, le Sans-Gène, avait, avant la fermeture du canal, été racheté, remis en état et conduit de Croix-de-Vie, en Vendée, jusqu'à Brest. On l’avait rebaptisé le Gwen ha Du, et dirigé avec des précautions infinies jusque Guerlédan. Il remplirait dès lors les fonctions de ‘’bateau de tourisme’’, faisant à longueur de journée, en été, le tour du lac… Julien y trouva un emploi de matelot-mécanicien, qui lui convenait bien mieux. 
    Je me souviens bien : Il semblait avoir débusqué un vrai travail, il s'y investissait. On le voyait même … sourire, assez souvent !"

    à suivre ...
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  • Et Pierre parle, lentement, pesant chacun de ses mots, d'une voix monocorde ; Louis et Pierrick sont hypnotisés, subjugués par son récit. Fridu, lui, en a assez de cette immobilité forcée. Il s'agite à nouveau, court comme un fou sur cinquante mètres, revient en haletant, repart en aboyant … Rien n'y fait, ni les ordres ni les caresses.

    « Je n'y comprends rien, il se passe certainement quelque chose » s’inquiète Louis. Pierrick, va donc le promener, cela devrait le calmer ».

    Pendant toute la durée de cette interruption, Pierre est resté immobile, statufié comme le paysage, et muet, les yeux mi-clos. Il revit de toute évidence des événements important et douloureux. Puis il s'adresse à son fils :

    « Ton grand-père Julien parlait souvent à la famille d'une façon bizarre : Il affirmait se trouver au centre d'un combat, de luttes, de persécutions. Il exprimait des regrets, des rancoeurs, tout cela de manière diffuse, imprécise, sans parvenir à poser des mots sur ses maux. Son métier, ses combats, ses échecs ? Il était, disait-il, accablé de remords… des remords, pourquoi … ? Personne n'avait jamais eu la moindre réponse. »

    La voix de Pierre s’était peu à peu affaiblie, devenant presque inaudible. Son visage était empreint d’une immense tristesse. Il semblait être un enfant perdu, tout son être souffrait d’une détresse profonde.

    Mais Pierrick revient, il a réussi à calmer Fridu et il s'assoit près des deux hommes.

    Alors Pierre, s’efforçant de ne rien laisser paraître, se lève avec peine, et ordonne, d’un ton n’admettant aucune réplique :

    « Nous allons descendre à l'écluse ! »

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  • Le grand-père décide que le moment est arrivé pour lui de prendre la parole. Cela ne lui est pas arrivé depuis plusieurs mois, car il s'essouffle rapidement et il a aussi une tendance à s’isoler, à s’enfermer dans ses songes. Il va donc parler lentement, gravement, car ce qu'il veut dire s’y prête. Il va s'économiser, donner ainsi plus de poids et de solennité à ses déclarations.



    « Écoutez moi, Louis et Pierrick. Je sais, Louis, que tu as déjà entrepris, dès l'heure de ta retraite, d'accomplir ce qui t’apparaît comme un devoir, un cadeau pour ta postérité : Tu vas nous raconter, tu vas dire, tu vas coucher, toi le grand féru d’histoire, celle de notre famille. Eh bien, je veux, tant que j'en suis encore capable, y participer. En effet - il se racle la gorge, mais continue sans hésiter -  je sais des choses, des choses qui n'ont jamais été dites.

    Je vais vous raconter l’histoire de mon papa, votre ancêtre. Il s'appelait Julien. Il aurait eu cent-dix sept ans exactement aujourd'hui. Un grand homme, pour nous (mon frère, ma sœur et moi, l’aîné).

    Pendant mon enfance, la région et tout le centre-Bretagne, étaient bien plus actifs qu’aujourd'hui, grâce au canal, ce fameux Canal de Nantes à Brest, qui a apporté la vie, le commerce, les échanges humains, les rencontres, et même parfois les mariages entre « pays » et « étrangers ». Mon père Julien vivait de lui, grâce à lui, car il était marinier. Il adorait son métier, cela se sentait même s’il n’en parlait que rarement. Toute l'année ou presque, il dirigeait sa grosse gabarre, chargée de blé ou de pièces mécaniques usinées au port de Brest, quand il descendait vers Redon ou Nantes, ou alors il remontait vers Brest pour y porter des barils de vin et toutes sortes de précieuses marchandises provenant des pays lointains.

    Lorsqu'il prit connaissance du projet de barrage, il fut épouvanté, devint comme fou et rejoignit aussitôt le groupe important des habitants des villages, qui ne voulaient pas voir disparaître tous leurs biens, leurs terres, leur gagne-pain, leur vie simple mais irremplaçable.

    Les opposants eurent beau se battre bec et ongles, les ‘’gens de l'Electricité’’ gagnèrent, car l'argent est toujours le plus fort. On vit alors, durant des années, monter ce monstre de béton. La construction fit des blessés, des misères, et les ouvriers se plaignaient sans résultat de leur salaire trop faible, ‘’tout juste bon pour des Bretons’’, avait entendu proférer Julien, un soir, par des ingénieurs cyniques.

    De 1924 à 1937, le chantier et ses ouvriers, reconnus et soutenus par un seul des ingénieurs qui prenait en compte l’aspect humain de leurs efforts, eurent à subir divers déboires (inondations causées par des crues du Blavet, éboulements, surprises dues aux mauvaises évaluations de la dureté ou de la friabilité des roches … Ces ennuis minaient le moral des ouvriers, et des révoltes commençaient à s’amorcer.

    Mon père, malgré son engagement auprès de ceux qui résistaient, fut vaincu par le découragement. Il était déjà connu pour être un taiseux, bourru, antipathique, surtout après ce début de chantier qui était pour lui un drame. Cela ne s’arrangea pas.

    Délaissant sa famille, il n’aimait que son chien Youki, qui l’accompagnait dans ses longues promenades dans la forêt, quand une escale lui en offrait le loisir. Ses rares voisins le nommaient « le berger » : Il en avait le comportement solitaire et renfermé.

    Un seul homme lui convenait : Mathieu, l'ancien éclusier. Il était fréquent que Julien y fût logé chez lui, lors de ses escales à Beau Rivage. Il profitait alors du gîte et du couvert, et d’une solide amitié, qui avait peu à peu amadoué cet homme sauvage. Julien appréciait très sincèrement Mathieu, qui régnait alors en seul maître sur son écluse et sur son potager, ses royaumes. »

    à suivre ...
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  • Le spectacle de cette vallée asséchée est extraordinaire, étrange, indicible, indescriptible. Un seul mot : une vision lunaire. Une immense gangue de boue séchée (qu'il faudra, durant les travaux, désenvaser en partie ; des camions s’y sont déjà mis) garde des vestiges de vie : pans de maisons, de cabanes, arbres pétrifiés, comme les troncs que l'on enfonçait jadis dans l’amont de la Penfeld, à Brest, pour les durcir et en faire des mâts, à l'époque de la marine à voile… Etrange, plus qu’inquiétant, le panorama d'un monde irréel, extraterrestre, peuplé de fantômes, de légende et de korrigans qui, c'est certain, grimpent de temps à autre sur les berges, pour les hanter …

    Louis et son petit-fils Pierrick marchent derrière l’aïeul, sans jamais chercher à le dépasser. Ils veillent à ne pas frapper malencontreusement la canne, par le choc d’un pied qui voudrait accélérer, et le déséquilibrerait : Honte, injure, sacrilège !

    « Regardez ! s’écrie Pierrick : La maison, et l’écluse de Beau Rivage, à côté ! On dirait qu’elle laisse encore passer de l’eau ! »

    Merci à mon frère Jean-François pour cette photo
    Louis, alors, lui apprend que « l’eau qui coule, c’est normal », car le cours d’origine de la rivière Blavet a repris, provisoirement, et naturellement, ses droits. Elle s’écoulera ainsi durant toute la durée des travaux : Six mois, sur le barrage et les versants de la vallée.


    Pierrick - est-ce à cause de son âge ?– n'est pas resté longtemps impressionné, et entreprend d'expliquer à son père et à son grand-père, assis pour faire une pause sur un tronc couché, ce qu'il a appris au cours de l'année dans son CM2 : les écluses, les vannes, les biefs, puis s’aperçoit assez rapidement que ses deux aînés… connaissent tout cela par cœur ! Leurs mimiques amusées le lui signifient bien, même si son grand-père semble préoccupé, la tête ailleurs et le regard fixé sur l’écluse, là, en bas …
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