• Marbre.

    Je m'adresse à quelqu'un, ou quelque chose, en débutant mes paragraphes par "Toi, je t'aimais ...", puis "J'ai aimé ...", puis "J'ai détesté ..."

    Toi, je t'aimais, mon joli marbre. Tu trônais en permanence sur mon bureau, où tu as encore ta place. Tu étais mon copain puis étais devenu mon ami. Je ne savais pas ton vrai nom, je te nommais mon marbre parce que c'était joli comme tout, comme toi. Tu avais la taille et la forme d'une savonnette. Tu étais ocre jaune veiné de noir. Tu étais le matin froid comme une tombe mais bien vite, après quelques caresses, tu t'éveillais et devenais doux, rassurant, comme la peau de la joue de mon grand-père, qui t'avait confié à moi.

    « Tiens, avait-il déclaré les yeux humides, prends soin de ce presse-papier pour te souvenir de moi. Je sais que tu as commencé à écrire des petits textes. Moi je te ferai bientôt lire les articles que j'ai publiés dans un journal. Tu me diras ce que tu en penses ! »
    J
    'aimais mon grand-père, marbre, quand il me parlait ainsi. Il me donnait la confiance en la vie dont il se faisait un devoir d'être le témoin, il me transmettait la force pour bien démarrer.
    Je t'aimais, marbre, car je savais que tu ne m'aurais pas transmis, par ton simple contact ou même ta seule présence, ses convictions.
    Je suis certain que tu m'aimais aussi. Mon joli marbre, je te tourne et te retourne dans ma main pour que tu me le rappelles.

    Tu sais - ou peut-être ne le sais-tu pas, après tout - j'ai aimé le matin où je t'ai saisi d'une main nerveuse. Mes mouvements étaient saccadés, incontrôlés. J'étais dans un de ces jours où l'on regrette de s'être levé. Alors, joli marbre, tu m'as glissé à l'oreille :

    « Va donc ouvrir ta fenêtre, remonte tes volets, et aime ! Aime le soleil, l'odeur des arbres, celle de la pelouse fraîchement tondue, aime, encore une fois ! Bon, à présent, reviens ! »
    J'ai aimé me rasseoir devant l'écran neutre, qui ne me reprend jamais. J'ai beaucoup aimé saisir le stylo, prenant un air bougon qui signifiait « Vous allez voir de quoi je suis capable ! »
    J'ai aimé toutes les fois où je me suis arrêté pour respirer, pour me retrouver un peu dans mon bureau, me ressourcer pour m'éviter l'envolée lyrique où je me serais noyé.
    J'ai aimé toutes les fois où tu m'as repris, joli marbre, quand un éclat de lumière se reflétait sur toi et me rappelait à l'ordre.

    J'ai détesté le jour où j'écrivais encore à propos de mon grand-père. J'avais entendu le bruit familier de ses pantoufles, j'ai repéré le moment où il passait devant le poste de télévision, puis s'approchait de moi en sifflotant un chant de marin.
    J'ai détesté cette seconde, quand toi, joli marbre, je t'ai repoussé d'un coup de coude hors de mon bureau. J'ai alors détesté jusqu'à la haine le malheur qui t'a entraîné au sol. J'ai détesté ta chute sur le parquet avec un bruit terrible, tu étais si lourd.

    Maintenant, chaque jour, et de plus en plus souvent, je mets mon ordinateur en marche pour me replonger dans cette ambiance intime, tu vois, joli marbre, dont tu participes à la naissance. Nous nous réunissons, et cela fait une belle équipe : le stylo, la feuille, la musique classique en sourdine, et nous deux.
    Il reste encore, entre nous tous, l'ombre de mon grand-père.

     

    Il était aussi très lourd et c'est de tout son poids qu'il était tombé, la tête en avant …
    J'ai détesté à jamais devoir assister à la fin de sa vie, j'ai détesté ne plus le reconnaître.

    Je t'ai détesté, mon joli marbre, puis je me suis souvenu de Grand-Père et je n'ai plus rien détesté.

     

    Loïc

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  • Commentaires

    1
    Mardi 13 Mars à 15:01

    Très émouvant cette lettre d'amour à ton grand père, c'est une chance inouie d'avoir pu connaitre ses grands parents, et une chance encore plus grande de pouvoir vivre avec le souvenir du patrimoine culturel qu'il a légué

    Amicalement

    Claude

      • Mardi 13 Mars à 15:18

        Tu sais que tu me touches beaucoup, Claude ... Et tu me donnes l'idée (soufflée par ma femme !) de réunir certains textes écrits par mon grand-père, en accompagnements ...

        Il écrivait dans le journal "le Sillon", au début du XXème siècle, des articles ou des discours. Il se situait dans le Mouvement Républicain Populaire (MRP), qu'on classerait aujourd'hui dans les chrétiens-démocrates. J'ai en exemple le souvenir d'un texte très engagé, en 1910, à propos du temps de travail des femmes , et de leurs salaires ... Tiens, tiens !

      • Mercredi 14 Mars à 06:48

        Un très belle idée, je ne peux que t'encourager à la réaliser. Tu sais j'aurais aimé pouvoir écrire sur mes grands pères, mais celui du coté paternel est parti avant la fin de la deuxième guerre mondiale, maquisard il est tombé dans un traquenard. Pour le second, du coté maternel il est dcd alors que je n'avais que 2 ans, trop petit pour en avoir gardé un souvenir. Tu comprends pourquoi j'aime quand quelqu'un se remémore les bons souvenirs qu'il a de ses grands parents

        Amicalement

        Claude

    2
    Mardi 13 Mars à 15:10

    Bouleversant! Je ne sais si l'histoire est vraie ou non mais ce morceau de marbre est une belle métaphore qui t'unit à jamais à ce grand-père
    attentionné. Un peu de lui était près de toi pour t'inspirer ce récit touchant que je n'oublierai pas.

      • Mardi 13 Mars à 15:24

        Dommage que je ne croie pas en l'âme, car je dirais que son âme est encore en moi, Almanito. J'ai conservé plusieurs objets de mes grands-parents et de mes parents. je les sors de temps en temps. Le "joli marbre" est toujours sur mon bureau !

        Grand-Père (avec des majuscules, oui !) écrivait dans le journal "le Sillon", au début du XXème siècle, des articles ou des discours. Il se situait dans le Mouvement Républicain Populaire (MRP), qu'on classerait aujourd'hui dans les chrétiens-démocrates. J'ai en exemple le souvenir d'un texte très engagé, en 1910, à propos du temps de travail des femmes , et de leurs salaires ... Tiens, tiens !

        Ce texte est en grande partie autobiographique, mais j'ai l'impression que ce n'est pas cela qui me l' rendu plus facile à écrire ...

        Merci beaucoup.

         

      • Mardi 13 Mars à 18:12

        Non bien sûr, ce qui nous touche le plus est toujours difficile à exprimer. Peur de ne pas être compris, pudeur, parfois aussi, mais tu as réussi à faire passer l'émotion.
        Bonne idée de publier les écrits de ton Grand-Père majuscule!

    3
    Mardi 13 Mars à 16:17

    La descendance, ça fait bouger beaucoup de lignes.

    4
    Mardi 13 Mars à 17:42

    Bonjour. Je pense que les objets qui ont appartenu à des êtres chers et qui nous reviennent portent, en eux un peu de l'âme de ceux qui les ont possédés. Ce petit marbre est donc une sorte de médiateur entre toi et ton grand-père. C'est un texte émouvant qui me rappelle mon propre grand-père qui écrivait aussi dans un journal. Il était journaliste et sans doute m'a-t-il donné cette envie de toujours écrire. Bises alpines et merci pour ce beau partage.

      • Mardi 13 Mars à 17:48

        Merci pour ce partage d'atomes crochus, Dédé.

    5
    Mercredi 14 Mars à 06:34

    Une lecture comme celle-ci, de bon matin, ça file une belle gifle d'émotions ! Les objets sont a priori insignifiants sauf s'ils sont rattachés au souvenir et à la mémoire d'un être cher, ce texte nous le prouve si joliment.

    Fabrice

    6
    Mercredi 14 Mars à 11:26

    Ton récit plein d'émotion m'a beaucoup touchée.

    Il y a ainsi des moments importants et des ombres qui continuent à vivre près de nous longtemps.

    Passe une douce journée. Amitiés.

      • Mercredi 14 Mars à 16:48

        Ces moments importants, je les sens venir, le plus souvent. Alors je les laisse m'envahir, c'est si bon ...

        merci, Quichottine

    7
    Mercredi 14 Mars à 15:13

    ah que c'est émouvant, et super bien écrit, merci, Loic pour ce beau moment

      • Mercredi 14 Mars à 16:30

        C'est moi qui te remercie, Emma.

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