• Le sage

    LE SAGE

    Nous avons investi le corps de ferme depuis deux bonnes heures déjà. L'air s'est alourdi, les couleurs se fondent en volutes sombres. Jop et moi grillons des grosses tiges de bleu âcre et violent; moi j'alterne mes deux pipes, bourrées à l'Amsterdamer dont la saveur me brûle les lèvres et la langue.

    Ils ont parlé, au commencement de la soirée, des pommes de terre qui ont été semées, de la maladie à laquelle elles échapperaient sûrement cette année, du temps ("Il n'y a plus de saisons" ...). Puis Lucien, le jardinier, a entamé avec Jop une conversation de spécialiste, évoquant la commande de nouvelles machines pour l'entretien des jardins de l'Arsenal de Lorient. Corentin, fatigué, cligne des yeux et semble survoler un rêve éveillé. Je lui parle de sa femme Marie, ma belle-mère. Il aime ça, est intarissable sur ce sujet sacré mais toujours sur la réserve, pudique. Moi, je ne me lasse pas d'évoquer sa fille, ce qui le ravit, évidemment !

    Lucien a remarqué ; il continue à nourrir les débats sur les mérites de telle ou telle tondeuse ou sur le dernier modèle due taille-haie thermique. Il sait que Jop n'a que cela en tête et qu'il n'aime pas parler des femmes. Son visage, dissimulé par sa longue chevelure raide, se ferme lorsqu'il entend un prénom féminin. Alors ses paupières et son front se crispent. Il ne participe jamais, non plus, aux plaisanteries grasses, d'un goût douteux, que les hommes pratiquent souvent entre eux. Il se referme sur lui-même, s'isole dans son monde intérieur, dès que la conversation aborde ce sujet. Dans ce cas il devient très volubile, passe d'un sujet à l'autre pour meubler le silence. Ou bien le voilà muet, impénétrable, l'air inquiet et menaçant à la fois, comme s'il craignait de dévoiler un secret conservé difficilement depuis longtemps.

    Nous n'avons jamais su si Jop était, ou avait été marié. Et pour rien au monde nous n'aurions songé à lui poser la question.

    Pendant que j'écrivais il s'est levé, est venu derrière mon dos. Il a vu mes lignes, a saisi sèchement mon verre sur la table, il m'a simplement fixé longuement, intensément. J'ai compris, je suis sorti, attendant mes compères dans le jardin.

    Je n'irai jamais plus siroter le porto de Jop.

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  • Commentaires

    1
    almanito
    Mercredi 1er Juillet à 19:25

    Beau texte, très prenant tant par l'écriture que par l'histoire, on dirait le début d'un bon roman....

    2
    Mercredi 1er Juillet à 19:32

    "le début d'un bon roman...." eh ben tu me fais un grand plaisir ! Merci

     

    3
    Jeudi 2 Juillet à 13:54

    ah, la vie paysanne ... tu me replonges dans ces temps de l'enfance où mon père (qui s'appelait Lucien) discutait pipe au bec avec ses pairs de jardinage ... fallait-il abandonner les traditions héritées de leurs pères ou se laisser aller aux techniques innovantes de la modernité ?

    Cela pourrait être effectivement un bon début de roman !

    amitié .

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