• "L'humanité est un vernis fragile" - Simone Veil

    Les rescapés d’Auschwitz ne sont plus qu’une poignée. Bientôt, notre mémoire ne reposera plus que sur nos familles, sur l’Etat, mais aussi sur les institutions qui en ont fait leur mission, notamment celles en charge des lieux où vous vous trouvez aujourd’hui. Elle sera aussi la source d’inspiration d’artistes et d’auteurs, comme un objet qui nous échappe pour le meilleur et pour le pire. Notre mémoire, surtout, doit être intégrée et conciliée avec l’enseignement de l’histoire à l’école, faisant des élèves comme des professeurs des relais essentiels de cette nécessaire transmission.
    Il vous appartiendra de faire vivre ou non notre souvenir, de rapporter nos paroles, le nom de nos camarades disparus. Notre terrible expérience aussi de la barbarie poussée à son paroxysme, flattant les instincts les plus primaires de l’homme comme les ressorts d’une modernité cruelle.
    L’humanité est un vernis fragile, mais ce vernis existe. En parlant de ce monde à part que fut celui des camps et de la tourmente dans laquelle les Juifs furent emportés, nous vous disons cette abomination, mais nous témoignons aussi sur les raisons de ne pas désespérer. D’abord, pour certains d’entre-nous, il y eut ceux qui nous aidèrent pendant la guerre, par des gestes parfois simples parfois périlleux, qui contribuèrent à notre survie. Il y eut la camaraderie entre détenus, certes pas systématique, dont les effets furent ô combien salutaires. Et puis, pour cette infime minorité qui regagna la France en 1945, la vie a été la plus forte ; elle a repris avec ses joies et ses douleurs.
    Puissent nos rires résonner en vous comme notre peine immense.
    Notre héritage est là, entre vos mains, dans votre réflexion et dans votre cœur, dans votre intelligence et votre sensibilité.
    Il vous appartient que la vigilance ne soit pas un vain mot, un appel qui résonne dans le vide de consciences endormies. Si la Shoah constitue un phénomène unique dans l’histoire de l’humanité, le poison du racisme, de l’antisémitisme, du rejet de l’autre, de la haine ne sont l’apanage d’aucune époque, d’aucune culture, ni d’aucun peuple. Ils menacent à des degrés divers et sous des formes variées, au quotidien, partout et toujours, dans le siècle passé comme dans celui qui s’ouvre. Ce monde là est le vôtre. Les cendres d’Auschwitz lui servent de terreau.
    Pourtant, votre responsabilité est de ne pas céder aux amalgames, à toutes les confusions. La souffrance est intolérable ; toutes les situations ne se valent pourtant pas. Sachez faire preuve de discernement, alors que le temps nous éloigne toujours plus de ces événements, faisant de la banalisation un mal peut-être plus dangereux encore que la négation. L’enseignement de la Shoah n’est pas non plus un vaccin contre l’antisémitisme, ni les dérives totalitaires, mais il peut aider à forger la conscience de chacun et chacune d’entre-vous. Il doit vous faire réfléchir sur ce que furent les mécanismes et les conséquences de cette histoire dramatique. Notre témoignage existe pour vous appeler à incarner et à défendre ces valeurs démocratiques qui puisent leurs racines dans le respect absolu de la dignité humaine, notre legs le plus précieux à vous, jeunesse du XXIe siècle.
    Simone Veil, 2005
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  • Commentaires

    1
    Samedi 1er Juillet à 10:50
    Très émue, merci Loïc.
    2
    Samedi 1er Juillet à 11:48
    Des pilliers partent. Qui viendra prendre leur place ? Des startup ?
    3
    Samedi 1er Juillet à 14:51
    Il ne faut jamais baisser la garde, le danger menace toujours et il faudrait très peu de chose pour basculer, la paix reste une idée très fragile l'histoire continue de nous l'enseigner chaque jour
    Amicalement
    Claude
    4
    Dimanche 2 Juillet à 09:32
    La banalité plus dangereuse que la négation, hélas, oui. Je ne saurais en dire plus sinon l'émotion et la reconnaissance que nous devons tous à cette grande Dame.
    5
    Dimanche 2 Juillet à 17:05
    Merci Loïc
    j'ai fait suivre sur G+ communauté: La caverne
    et sur FB
    elle connaissait le chemin, saurons-nous poursuivre sa route?
    6
    Lundi 3 Juillet à 08:54
    Un temps que les moins de 20 ans n'ont pas connu et qu'il est bon de ne pas faire connaître aux générations à venir, j'aimais bien votre Madame Veil...
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