• "Avel fol" ou le vent fou

     

    « Du vent dans la tête », ou « Avel fol »…

    Jean-Yves, l'instit'-directeur d'école qui, semble-t-il, a toujours été là, au moins depuis Jules Ferry, arrive comme à son habitude sur son antique moto allemande, récupérée par son père en 1945. Pas de porte-bagages, pas besoin de cartable, tout reste à l'école, et les cahiers sont corrigés, en fin de journée, lorsqu'il est revenu de sa virée habituelle sur la côte. « Ça change les idées… »

    Sébastien, lui, est planté au milieu de la cour, jambes écartées, et se précipite vers la moto, saute au cou de Jean-Yves, un gros bisou, la journée peut commencer.

    Trois personnes, ici, s'occupent de Sébastien : Marianne, la dame à tout faire. C'est tout dire. Elle fait absolument tout, sauf -exception notoire- la vaisselle du repas de midi, réservée, par tour de rôle, aux « Cours MoyenS ». Jean-Yves, le directeur, est aussi , bien sûr, secrétaire de mairie, et rédacteur du petit bulletin municipal. Il gère aussi les réunions et la publication de la feuille de chou de l'Opposition. Son épouse, comme lui, sait à peu près tout ce qui se passe sur l'île : elle est la coiffeuse de l’île. Ils sont donc tous deux, un peu, confidents de ceux qui ne vont pas à confesse.

    Moi, à Ouessant, je ne suis plus tout à fait un « doryphore ». J'enseigne pour la première année, et on m'a nommé sur l'île pour y préparer mon CAP… Je réside donc en insulaire, je ne suis plus le touriste d’il ya deux mois. Habitant à Brest, j’étais tout heureux lorsque j'ai reçu ma nomination à « Brest 5». Mais cette circonscription comprend aussi la commune d’Ouessant… Et en cette année où un certain caudillo Franco meurt interminablement, le temps est encore plus long lorsqu'on se sent en exil !

    J'ai la « section enfantine » : une dizaine d'enfants en maternelle (tous âges confondus), et trois en Cours Préparatoire : c'est sur ces trois-là que Monsieur l'inspecteur jugera si je suis apte… ! Jean-Yves, lui, a tous les autres élèves de l'école.

    Sébastien a sept ans. Il n'est ni en section enfantine, ni en cours préparatoire. Dieu seul sait où il est. Lorsque nous sommes sur la cour, il erre en faisant de grandes enjambées, s'accroupit parfois, gratte la terre, la mange ... Il se relève, lève la tête, observe le ciel pendant de longues minutes, ses yeux roulent, son regard accroche de temps en temps un autre enfant qui passe, il peut rester ainsi durant toute la récréation. Presque sans arrêt, il chantonne : « auprès de ma blonde, fait bon , fait bon, fait bon ». Ce sont strictement les seuls mots que je l'ai entendu prononcer. Jean-Yves et moi, souvent, le faisons s'asseoir sur les marches, entre nous deux, et tentons d'avoir un contact… Mais nous ne sommes manifestement pas du même monde.

    Régulièrement, en classe, Sébastien « fout son bordel », comme disent les autres enfants. Les autres enfants, ils parlent comme leurs parents. Le père, le plus souvent, est en mer, dans la Marchande. La mère, comme souvent dans les ports, s'occupe de tout à la maison. Jean-Yves lui a souvent expliqué, à la mère, que Sébastien serait bien mieux sur le continent, où on s'occuperait de lui dans un endroit spécialisé … Mais il n'en est pas question. En 1975, on ne quitte pas l'île si facilement. Et il serait en pension, vous vous rendez compte, à sept ans : je ne veux pas l'abandonner… Et si vous ne le prenez pas, il ira à l’école des soeurs, pas d'autre solution.

    À Ouessant, en 1975, 45 élèves à Skol an Diaoul (« l’école du Diable », l'école publique), 250 à l'école Sainte Je-ne –sais-plus-qui. Alors…

    Quarante-trois ans plus tard, où es-tu Sébastien ? Qu’es-tu devenu ?

    As-tu réussi à apprendre autre chose qu'« Auprès de ma blonde » ?

    Dérision.

    « Du vent qui passe dans sa tête, en courant d'air continu entre les deux oreilles, sa mère lui avait toujours dit ».

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  • Commentaires

    1
    Mardi 1er Mai à 11:17

    Quel beau récit Loïc! Je ne regrette qu'une chose, c'est qu'il ne soit pas plus long.
    Tout y est, l'ambiance de l'époque, le contexte et ce petit bonhomme qui est partout et nulle part mais qui a sa place chez lui autant qu'un autre. Très beau et très fort, bravo!

    2
    Mardi 1er Mai à 13:52

    Merci Almanito ! Il se trouve que ce texte est autobiographique, et la réalité à suivre n'est pas forcément intéressante ni joyeuse ... Et je ne me vois inventer du faux derrière du vrai ...

    3
    Mercredi 2 Mai à 09:01

    Le vent passe où il peut... L'air libre breton. Les souvenirs qui reviennent, qui se transmettent. Très beau texte.

      • Mercredi 2 Mai à 09:32

        Merci Tmor,

        J'aime beaucoup me glisser dans mon passé. Mais je crains parfois de m'y blottir, de me créer un cocon, hors du temps, car je revis un peu trop, sans doute, les souvenirs (et pas forcément les meilleurs ...)

        Loïc

    4
    Mercredi 2 Mai à 10:33

    souvenirs, souvenirs, vous ne me lâchez donc jamais ? je te comprends bien quand tu dis que tu ne peux pas inventer un destin à un personnage réel, on aurait comme une impression de trahison

    5
    Vendredi 4 Mai à 09:16

    J'ai aimé le lire dans notre dernier livre, merci de l'avoir partagé ici.

    Ce texte m'avait énormément touchée, il me touche encore, d'autant qu'il est autobiographique.

    Passe une douce journée, Loïc.

    6
    Mardi 8 Mai à 13:10

    un texte magnifique !!! Et 1975 est déjà si loin...

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